Chère Agnès Buzyn, voulez-vous réussir à la Santé là où Marisol Touraine a échoué ?

Publié le par Monsieur Vapoteur

Chère Agnès Buzyn, voulez-vous réussir à la Santé là où Marisol Touraine a échoué ?
L’état de grâce ne durera pas. On vous demande déjà des comptes sur les conflits d’intérêts. Vous souvenez-vous de vos propos sur le tabac ? Saurez-vous être la ministre de la réduction des risques ?

Pour l’heure, tout va bien. La France découvre qu’à nouveau c’est un médecin qui est ministre de la Santé (et des Solidarités). Âgée de 54 ans, votre parcours parle amplement pour vous : spécialiste hospitalo-universitaire d’hémato-cancérologie, vous avez progressivement choisi une carrière politique au sein des institutions sanitaires pour, finalement, prendre les rênes de l’Institut national du cancer puis, dernièrement, de la Haute autorité de santé.

Tout va bien, mais votre nomination conduit immnquablement à revenir sur vos engagements et vos déclarations passées. Et sous les premiers portraits flatteurs que les médias font de vous percent, déjà, des sujets sur lesquels vous devrez vous expliquer. Retenons en deux. La lutte contre le tabagisme et celle contre les conflits d’intérêts entre les experts médicaux et les géants de l’industrie pharmaceutique.

Quelle expertise sanitaire ?

Les conflits d’intérêts sont, vous le savez, désormais omniprésent dans le paysage sanitaire français. Depuis l’affaire-scandale du Mediator, chaque interrogation sur l’innocuité d’un médicament soulève immanquablement, à tort ou à raison, la question des liens financiers existant entre les experts et Big Pharma.

Depuis plus décennie, différentes mesures ont été prises pour tenter de régler une situation qui n’était pas parfois sans rappeler celle des financements occultes des partis politiques ou du dévoiement de certains membres du gouvernement. Indispensables ces mesures ont aussi eu pour effet d’éloigner de l’expertise publique un certain nombre de spécialistes. Vous en aviez publiquement fait le constat devant le Sénat en janvier 2016.

Dans tous les pays du monde, les conflits d'intérêt s'entendent comme devant reposer sur un trépied, à savoir la transparence des liens, l'indépendance des experts et la qualité de l'expertise. Lorsqu'on observe les débats que nous avons avec nos tutelles et les élus sur ces sujets, l'indépendance des experts est mise en avant en permanence, tandis que personne ne semble se soucier de la qualité de l'expertise. Or, à l'arrivée, nous avons un vrai souci dans ce domaine. Nous ne pouvons parfois pas conduire d'expertise car nous n'avons pas d'expert en France, ni d'experts internationaux, qui n'aient de liens d'intérêt avec le sujet lorsque celui-ci est extrêmement pointu. (…)

Je trouve que ce trépied, en France, n'est pas équilibré. La transparence devrait revenir au premier plan, comme c'est le cas aux États-Unis, alors qu'actuellement, on ne se soucie que de l'indépendance des experts en interprétant tout lien d'intérêt comme un conflit d'intérêt. Cette dérive vers une interprétation jusqu'au-boutiste des liens d'intérêt comme un conflit rend l'expertise sanitaire très périlleuse en ce moment.

Clarification

Osant mettre en doute la compétence des experts institutionnels des agences sanitaires et vantant les mérites de ceux commerçant avec l’industrie, vous aviez alors été aussitôt tancée par Mediapart et par le Dr Irène Frachon, lanceuse d’alerte officielle et charismatique depuis l’affaire du Mediator.

Oublié, le sujet revient aujourd’hui au premier plan et alimente bien des commentaires dans les milieux concernés, au premier rand desquels l’Agence nationale sanitaire des médicaments et des produits de santé. Dans le même ordre d’idée, il vous faudra aussi vous expliquer sur les relations entre votre ministère et la tutelle qu’il exerce sur l’Institut national de la santé et de la recherche médicale dont le PDG, Yves Lévy, est aussi votre mari.

Mieux lutter contre le tabac

Au chapitre de la santé publique l’un des dossiers politique majeurs auquel vous êtes confrontée est aussi l’un de ceux sur lequel Marisol Touraine a échoué. C’est aussi l’un de ceux que vous connaissez le mieux : celui de l’addiction au tabac, 80.000 décès prématurés chaque année et « première cause de mort évitable » comme se plaisait à le répéter celle à qui vous succédez.

Marisol Touraine a échoué alors même qu’elle semblait avoir tous les atouts en main, à commencer la demande solennellement formulée par François Hollande, en février 2004, de bâtir un Programme national de réduction du tabagisme. Trois ans plus tard, rien n’a été réduit. Et avec plus de 30% de fumeurs chez les adolescents et les adultes, la situation française est toujours aussi catastrophique. Seule initiative d’envergure l’introduction du « paquet neutre » ne s’est traduite par aucun résultat concret.

Tous les spécialistes savent que cette mesure ne peut, à elle seule, avoir d’impact sur la consommation collective de tabac. Elle doit impérativement être associée à une aide véritable des personnes devenue dépendantes du tabac ainsi qu’à une hausse constante, importante et durable des prix. En mai 2013, alors présidente de l’Institut national du cancer, vous publiiez dans Le Monde une tribune qui, en toute logique, doit devenir aujourd’hui votre feuille de route.

Observant l’augmentation du tabagisme chez les jeunes, les femmes et les personnes en situation de précarité vous fustigiez le comportement des buralistes et dénonciez, après la Cour des comptes, « notre manque de cohérence et de stratégie globale en matière de lutte contre le tabagisme ». Vous rappeliez que la France n’avait pas (à la différence de de l’Australie, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis) tenu ses engagements internationaux d'atteindre moins de 20% de fumeurs. Volontaire vous affirmiez que le tabagisme de masse n’était en rien une fatalité.

Le tabac est une drogue et le tabagisme doit donc être traité comme tel: les fumeurs doivent être aidés médicalement par un accompagnement au sevrage, la prévention doit s'adresser prioritairement aux jeunes, principale cible de l'industrie du tabac. (…) La vente de tabac ne devrait théoriquement bénéficier à personne… Or, c'est là que le bât blesse. La France a été pendant longtemps un pays d'industrie du tabac, pouvant expliquer la prudence politique dans l'éradication de ce fléau. Mais elle ne l'est plus. Il est maintenant urgent que le tabac soit considéré avant tout comme un problème de santé publique et non plus comme un enjeu sociétal (défense des libertés individuelles) ou comme un enjeu économique (taxes et contrebande). [...]

Une politique volontariste est plus que jamais de nouveau nécessaire. Priorité à la prévention, protection de la jeunesse, hausse drastique des prix, paquets neutres, respect des lois, et réorganisation de la vente du tabac : nous devons repenser en profondeur notre système de lutte contre le tabagisme face à cette bombe à retardement sanitaire. La médecine est à court d'arguments, le temps est à la volonté politique.

Augmenter les prix ?

Quatre ans plus tard changeriez-vous un mot à cette profession de foi? Sans doute pas. Il vous revient donc de réussir, au sein de votre gouvernement, là où Marisol Touraine a échoué de manière récurrente : obtenir de Bercy (Bruno Lemaire), de Matignon (Édouard Philippe) et de l’Élysée (Emmanuel Macron), un engagement politique constant de hausse des prix similaire à celle qu’avait voulue Jacques Chirac avec le premier Plan cancer (2003-2007); une politique dont vous rappeliez vous-même dans Le Monde qu’elle avait permis d’obtenir des résultats manifestes avant d’être rapidement abandonnée sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Les prix ne sont pas tout. Il vous faudra traduire vos propos dans les faits, bâtir une politique où les fumeurs sont considérés comme des personnes victimes d’une addiction massive, une maladie de longue durée nécessitant une prise en charge véritable incluant une offre de soins dépassant les communications téléphoniques à Tabac Info Service et l’indispensable prise en charge intégrale des substituts nicotiniques. Il vous faudra, enfin, réaliser ce que Marisol Touraine s’était entêtée à refuser: établir une véritable collaboration avec les avocats et défenseurs de la cigarette électronique.

« Révolution des volutes »

e recul dont on dispose aujourd’hui et la politique éclairée menée dans ce domaine par les autorités sanitaires britannique montrent qu’il s’agit là, face au tabagisme, d’un levier essentiel d’une politique de réduction des risques. C’est aussi un phénomène de masse qui voit des personnes dépendantes s’organiser pour tenter d’abandonner le tabac en gérant au mieux leur dépendance à la nicotine dans l’espoir de parvenir à un sevrage définitif.

Au départ dubitatifs, les tabacologues et les spécialistes français de la lutte contre les addictions sont devenus aujourd’hui en majorité des ambassadeurs de cette étonnante « révolution des volutes ». Pour autant Marisol Touraine n’a jamais voulu changer de cap, ignorant ostensiblement un outil qu’elle disait « ressembler furieusement à la cigarette ». Avec l’aide de votre Directeur général de la Santé, vous êtes aujourd’hui en situation de réparer cette faute politique et sanitaire. Plus généralement vous avez, après le travail déjà fait par le gouvernement précédent sur les «salles de shoot», presque toutes les cartes en main pour œuvrer pleinement au service d’une véritable politique de « réduction des risques ».


Source : Slate

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