Faut-il interdire la cigarette partout ?

Publié le par Monsieur Vapoteur

Faut-il interdire la cigarette partout ?
Si les intentions des anti-tabac sont sans doute les meilleures du monde, leur propension à sacrifier les moyens de la science aux fins d'une police comportementale mérite qu'on les regarde d'un œil des plus critiques.

La ville de Helena n'est pas vraiment du genre à faire les gros titres. Mais en 2003, la petite capitale du Montana accédera à la célébrité pour avoir réussi, en matière de santé publique, l'une des prouesses les plus colossales de l'histoire. En juin de l'année précédente, Helena avait totalement interdit la cigarette dans les entreprises, les bars, les restaurants et les casinos. À peine six mois après sa mise en œuvre, la loi anti-tabac s'était accompagnée d'une baisse de 60% des infarctus. Et fait tout aussi stupéfiant, lorsqu'un juge avait décidé de l'abroger en novembre, les statistiques cardiaques étaient reparties à la hausse, pour retrouver leur niveau pré-interdiction.

Pour trois partisans de l'interdiction –deux médecins de la région, Richard Sargent et Robert Shepard, et un militant anti-tabac, Stanton Glantz, chercheur à l'université de Californie à San Francisco (USCF)– cette baisse soudaine des crises cardiaques prouvait quels extraordinaires bénéfices sanitaires recelaient de telles législations. « Ces remarquables conclusions laissent entendre qu'en protégeant la population des toxines du tabagisme passif, non seulement on leur rend l'existence plus agréable, mais on peut immédiatement commencer à sauver des vies », déclarait Glantz dans un communiqué de presse de l'UCSF.

La presse s'affolera, persuadée, dans sa grande crédulité, que la corrélation avait réellement été causée par l'interdiction de fumer. « La conclusion à tirer de la baisse, puis de la hausse des crises cardiaques à Helena, est douloureusement évidente », mettra en garde une tribune publiée par le New York Times, « Le tabagisme passif tue ». La BBC estimera de son côté que l'interdiction « de la cigarette dans les lieux publics pourrait éviter des centaines de décès dus à des maladies cardiovasculaires ». Les résultats allaient faire le tour du monde et même dans le très circonspect Wall Street Journal, on en parlera comme d'une importante découverte.

Echantillon trop mince

Au début des années 2000, alors que les combats juridiques pour étendre ou non l'interdiction du tabac dans les bars et les restaurants font rage dans tous les États-Unis, les anti-tabac s'emparent de l'étude menée à Helena et des travaux qu'elle a pu générer pour montrer combien l'exposition indirecte à la fumée de cigarette peut être nocive au système cardiovasculaire et qu'il faut avoir peur du tabagisme passif. Dans tout le pays, des groupes arguent que « même une demi-heure d'exposition indirecte à la fumée de tabac cause des dégâts cardiaques similaires à ceux observés chez les fumeurs ». Histoire de ne pas être en reste, l'Association des non-fumeurs du Minnesota publie un communiqué de presse dans lequel on peut lire que trente secondes d'exposition indirecte au tabac sont suffisantes pour « rendre les fonctions cardiovasculaires des non-fumeurs indiscernables de celles des fumeurs ». Pour les non-fumeurs, le message est clair : le tabagisme passif peut vous tuer, et vite.

Dix ans plus tard, des législations interdisant la cigarette dans les lieux publics sont appliquées dans le monde entier. Et avec le temps, les données scientifiques ont pu s'accumuler et s'affiner. Il en ressort que les extravagantes promesses des militants anti-tabac –que des interdictions totales signifient une formidable amélioration de la santé cardiovasculaire– ne se sont jamais concrétisées. Des études plus récentes et mieux faites, avec des échantillons plus conséquents et représentatifs, n'ont trouvé que des corrélations très faibles, voire pas de corrélation du tout, entre l'interdiction du tabac et l'incidence à court terme des crises cardiaques –et sûrement rien d'approchant une diminution de 60% des cas, comme affirmé à Helena. Cette mise à jour scientifique contredit les fantasmes alarmistes grâce auxquels les anti-tabac ont pu vendre à l'opinion publique le bien-fondé de leurs législations ultra restrictives. Ce que la science nous dit aujourd'hui, c'est que la panique face au tabagisme passif n'a pas lieu d'être et que, du point de vue de la gestion et de la diminution des risques sanitaires, les législations anti-tabac actuelles sont bien trop extrêmes.

Lorsque l'étude sur Helena est officiellement publiée dans le British Medical Journal, ses auteurs revoient à la baisse leurs premières estimations –à l'arrivée, les 60% d'infarctus en moins ne sont plus que 40%. Les chiffres restent impressionnants, mais la différence avec ceux prématurément transmis à la presse l'est tout autant. Très vite, d'autres scientifiques se montrent extrêmement critiques face à ces recherches. Beaucoup pointent la population relativement restreinte de Helena –68.000 habitants à l'époque– et l'improbabilité d'obtenir un effet aussi conséquent sur une période aussi courte. Comment savoir avec certitude que la baisse des crises cardiaques est réellement due à l'interdiction du tabac et non pas au hasard ?

Ce qui n'empêchera pas l'étude d'en générer d'autres, visant à répliquer ses observations. Des travaux sont menés à Pueblo, dans le Colorado, à Bowling Green, dans l'Ohio ou encore dans le comté de Monroe, dans l'Indiana. Leurs conclusions sont similaires. Mais l'un des points communs à tous ces endroits est la faiblesse de leur population générale, ce qui donne des échantillons tout aussi limités. Dans l'étude menée dans l'Indiana, on ne dénombre que 22 crises cardiaques chez des non-fumeurs pendant quasiment quatre ans.

Lorsque des études aux cohortes plus conséquentes voient le jour, la diminution des infarctus est elle aussi revue à la baisse. Selon l'une d'entre elles, menée en Italie dans la région du Piémont, on ne comptabilise plus que 11% de baisse et, chose étrange, uniquement chez les individus de moins de 60 ans. Quand le Royaume-Uni devient le premier pays du monde à mettre en œuvre une interdiction totale du tabac dans tous ses lieux publics, il est enfin possible d'analyser le phénomène à une échelle nationale: selon les chercheurs, la législation n'aura permis une baisse des attaques cardiaques d'à peine plus de 2%.

Des critiques soulignent que l'incidence des infarctus avait déjà commencé à baisser quelques années avant l'entrée en vigueur de la législation, et que la cause de cette diminution n'était toujours pas bien déterminée. Quoi qu'il en soit, cette étude démontre combien l'ampleur des réductions miraculeuses trouvée dans les études précédentes est bien irréaliste. Pourtant, en 2009, une méta-analyse menée par l'Institut de médecine américain (IOM), reconnaissant l’hétérogénéité des résultats et les biais méthodologiques des études prises en compte, conclut que l'impact à court terme des lois anti-tabac sur l'incidence des infarctus est réel et substantiel : « Même un tabagisme passif limité », déclare un des chercheurs de l'IOM au New York Times, « peut causer une crise cardiaque ». Selon lui, une interdiction totale du tabac dans les lieux publics « doit être mise en place le plus vite possible ».

Aucun effet significatif sur les infarctus

Reste que ce rapport avait oublié d'intégrer l'une des études les plus conséquentes à avoir été menées, à l'époque, sur les liens entre tabagisme passif et accidents cardiovasculaires. En effet, une étude de 2008 s'était penchée sur toute la Nouvelle-Zélande –un pays à la population inférieure à celle du Royaume-Uni, mais bien plus élevée que celle des villes et des régions américaines sus-citées. Cette étude n'observe aucun effet significatif de l'interdiction du tabac sur les infarctus ou l'angine de poitrine instable, et ce un an après la mise en œuvre de la législation. Concernant les crises cardiaques, le nombre d'hospitalisations avait même augmenté.

Les études contradictoires n'ont pas cessé d'affluer. En 2010, une astucieuse étude menée par des chercheurs de la RAND Corp testera cette possibilité : que les énormes réductions observées dans les petites villes étaient dues au hasard. Pour ce faire, les scientifiques allaient assembler un corpus de données monumental qui, concrètement, leur permit de répliquer le genre d'études menées à Helena, Pueblo et Bowling Green, mais à une échelle bien plus conséquente. Si ces études n'avaient pu comparer qu'une petite population à une autre, la méthode de RAND rendait possible toutes les comparaisons entre des villes sous le coup d'une législation anti-tabac et d'autres, où une telle législation était inexistante, constituant les groupes de contrôle –soit plus de 15.000 appariements au total. Les chercheurs stratifièrent leurs résultats en fonction de l'âge des individus, afin de voir si des effets différents pouvaient être observés chez les jeunes, les adultes en âge de travailler et les retraités. Et, amélioration notable par rapport aux études précédentes, ce travail prenait aussi en compte les tendances connues en matière d'accidents cardiovasculaires.

Dans toutes les classes d'âge, l'étude n'allait trouver aucune baisse significative des accidents cardiovasculaires. Par ailleurs, les données montraient combien les fluctuations dans l’incidence des crises cardiaques était un phénomène courant, ce qui laissait entendre qu'en comparant des petites communautés entre elles, il était tout à fait possible de tomber sur des contrastes importants uniquement dus au hasard. De même pour les hausses spectaculaires, tout aussi fréquentes. Ce qui expliquait pourquoi les statistiques phénoménales de Helena ou du Comté de Monroe n'avaient pu être répliquées dans des cohortes plus larges. Les conclusions de l'étude n'y allaient pas par quatre chemins : « Nous n'avons trouvé aucune preuve d'une association entre les lois anti-tabac mises en œuvre aux États-Unis et une réduction à court terme du nombre d'hospitalisations relatives à des infarctus du myocarde ou d'autres accidents cardiovasculaires, que ce soit chez les personnes âgées, les enfants ou les adultes en âge de travailler ».

En 2012, une étude menée dans six États américains parvenait à une conclusion similaire. Idem pour une étude de 2014 –des plus notables, vu que certains de ses co-auteurs se retrouvent dans des études menées antérieurement à Pueblo et Greeley dans le Colorado, et qui concluaient à un lien entre la mise en œuvre d'une législation interdisant la cigarette dans les lieux publics et une réduction des infarctus. De fait, lorsque cette législation fut mise en œuvre dans l'ensemble de l’État, les chercheurs allaient pouvoir vérifier si leurs premiers résultats étaient réplicables au sein d'une cohorte avoisinant les 5 millions de personnes. Ils ne trouvèrent aucun effet. Pour un test supplémentaire, ils réexaminèrent leurs données en excluant les onze juridictions où la législation était appliquée avant sa promulgation dans l'ensemble de l’État : là non plus, la loi anti-tabac n'avait eu aucun effet.

Impact sanitaire surestimé

Dans un commentaire admirable d'honnêteté, les auteurs reviennent sur des travaux précédents, y compris les leurs, et se demandent pourquoi l'impact sanitaire de l'interdiction du tabac dans les lieux publics a été aussi surestimé. L'une des premières raisons, c'est que les petits échantillons augmentent le risque de tomber sur des variations dues au hasard et prises à tort pour de réels effets. Ensuite, de nombreuses études ignorent que la tendance générale de l'incidence des infarctus était d'ores et déjà à la baisse avant la mise en œuvre des législations. Et enfin, les études avaient succombé à un biais de publication classique : vu que personne ne croit que les interdictions de fumer augmentent le nombre de crises cardiaques, personne ne s'était non plus donné la peine de soumettre ou de publier des études montrant une corrélation positive ou une absence d'effet. Dès lors, les études disponibles montrent probablement et involontairement un effet bien plus conséquent de ce qu'il est en réalité.

L'argument médical justifiant l'association entre le tabagisme passif et les crises cardiaques est le suivant: une exposition à la fumée de cigarette diminue rapidement le flux sanguin, augmente l'agrégation plaquettaire et induit une dysfonction endothéliale –autant de facteurs de risque cardiovasculaire. Sauf qu'en regardant les recherches les plus récentes et les mieux menées sur ce sujet, on se rend compte que le véritable effet n'est peut-être pas aussi significatif qu'on a pu le craindre au départ. Et si le nombre de crises cardiaques a effectivement diminué, il est tout à fait possible que l'entrave au tabagisme passif ne soit même pas en cause. Un article d'août 2016 fait le tour des facteurs ayant vraisemblablement été sous-estimés. Sur la base de données issues de vingt-huit États et datant de 2001 à 2008, son auteure principal, Vivian Ho, économiste de l'université Rice, compare les taux d'hospitalisations relatives à des infarctus dans des zones soumises ou non à une interdiction de fumer dans les lieux publics.

En suivant la méthodologie de précédentes études, Ho et ses collègues observent une réduction statistiquement significative des hospitalisations liées à des infarctus du myocarde et à une insuffisance cardiaque consécutive aux législations anti-tabac (mais uniquement sur les individus âgés de plus de 65 ans). Sauf qu'à l'étape suivante, c'est-à-dire en ajustant l'analyse avec des données sanitaires comté par comté et prenant d'autres variables en compte –comme l'accès aux hôpitaux et l'augmentation des taxes sur les cigarettes–, l'effet de l'interdiction disparaît. Selon Ho et ses collègues, les modestes améliorations de la santé cardiaque, auparavant attribuées à l'interdiction de fumer dans les lieux publics, pourraient plutôt être dues aux inégalités d'accès aux infrastructures hospitalières et au fait que les gens fument moins lorsque les prix des paquets augmentent –oui, le tabagisme actif a de réels effets nocifs, scientifiquement solides, sur la santé cardiaque.

Dans la littérature récente, l'article le plus remarquable à trouver une corrélation entre l'interdiction de fumer dans les lieux publics et l'incidence des accidents cardiovasculaires date de 2012. Il s'agit sans doute de l'étude la plus solide à documenter une réduction, même si elle ne s'applique qu'aux personnes âgées et qu'elle ne prend pas en compte l'augmentation des taxes sur le tabac mentionnée plus haut. Et même les plus fervents partisans de la corrélation ont dû aujourd'hui admettre que plus la population était conséquente, moins l'effet était important. En 2013, une méta-analyse faisait ainsi remarquer que «des études menées sur des populations restreintes aux États-Unis rapportent en général des diminutions plus importantes (...) tandis que les cohortes plus conséquentes consignent des réductions relativement modestes». Ou, pour le dire encore plus clairement et précisément : les études les plus fournies n'observent souvent pas la moindre réduction.

Sur son blog, Stanton Glantz de l'UCSF conteste l'étude de Vivian Ho et al., en arguant que cette étude se sert d'un modèle statistique différent pour effectuer ses calculs. Sauf que les réductions promises par Glantz et d'autres militants anti-tabac sont si monumentales qu'elles devraient être détectées par n'importe quel modèle plausible. On notera aussi que depuis le soi-disant miracle de Helena, ils en sont passés de l'affirmation d'une réduction de 60% des crises cardiaques, à un débat pour savoir si oui ou non ces effets sont illusoires ou juste trop faibles pour être détectés. Cela en dit long sur l'amincissement de leurs aspirations. Comme disait la vieille pub pour les cigarettes « Tu en as fait du chemin ! ».

Interdictions démesurées

Pour les militants anti-tabac, l'existence du moindre effet sur la santé, qu'importe qu'il soit infime, justifie toutes les interdictions, qu'importe qu'elles soient démesurées. Si l'importance et la certitude des risques sanitaires ne comptent pas, alors OK, le plaidoyer pour l'interdiction de fumer dans les lieux publics est rapide à faire: la plupart des non-fumeurs sont dérangés par la fumée et ne tiennent pas compte des préférences de la minorité fumeuse. Avec un seuil aussi bas, l'excuse pour repousser à l'infini les frontières du monde non-fumeur est très facile à trouver. Reste que la question pertinente à se poser, ce n'est pas de savoir si le tabagisme passif représente un risque, mais quel est ce risque et quelle est son importance. Si l'alarmisme des anti-tabac avait une quelconque crédibilité, nous devrions éviter le tabagisme passif comme la peste bubonique. Mais nous savons aujourd'hui que de tels arguments sont très exagérés. Il convient donc de nous demander si les législations actuelles ne sont pas allées trop loin.

Le système cardiovasculaire n'est pas le seul domaine où le tabagisme passif peut avoir des effets négatifs, même si, eu égard à l'interdiction de fumer dans les lieux publics, la plupart des études considèrent la santé cardiaque comme le premier des bénéfices escomptés. Il faut aussi considérer les effets sur la santé respiratoire et, bien évidemment, la question du cancer du poumon, même si l'impact du tabagisme passif sur le risque cancéreux d'un individu est là aussi bien plus faible qu'on pourrait l'imaginer. Le rapport de 2006 du Surgeon General, soit l'étude la plus définitive sur le sujet, évalue le risque cancéreux des non-fumeurs exposés de manière chronique au tabagisme passif à seulement 1,12–1,43 fois celui des non-fumeurs qui n'y sont pas exposés de manière chronique. (A titre de comparaison, les fumeurs ont un risque 12 fois plus élevé que celui des non-fumeurs).

Ce n'est pas rien, mais d'autres recherches tombent sur des résultats encore plus surprenants. « Aucun lien manifeste entre le tabagisme passif et le cancer du poumon » titrait en 2013 un article du Journal of the National Cancer Institute, qu'on peut difficilement accuser d'être à la solde du lobby cigarettier. L'article concernait une étude longitudinale menée sur 76.000 femmes et qui n'avait pas réussi à établir de lien entre la maladie et le tabagisme passif. Un travail cohérent avec le reste de la littérature, laissant entendre que l'effet est marginal et limité à des niveaux d'exposition très élevés, et à long terme.

Les fumeurs, une minorité marginalisée

Malgré l'accumulation de preuves montrant qu'une exposition temporaire au tabagisme passif tient bien davantage de la contrariété que de la menace mortelle, les interdictions de fumer dans l'espace public sont désormais aussi répandues que politiquement enracinées. Selon la dernière enquête d'Americans for Nonsmokers Rights, un groupe de pression publiant des rapports trimestriels sur l'avancée de la législation anti-tabac, plus de 80% des Américains vivent désormais dans des endroits où la cigarette est interdite sur le lieu de travail, les restaurants et les bars. Quelque 3.400 juridictions supplémentaires l'interdisent aussi en extérieur –dans les parcs, sur les plages ou dans les stades. Plus de 400 villes et comtés restreignent la consommation de tabac sur les terrasses et autres lieux de restauration en plein air. Plus de 1.700 campus universitaires sont entièrement non-fumeurs. Près de 600 juridictions incluent la cigarette électronique dans leurs législations. Certaines juridictions accordent au compte-goutte les licences commerciales aux bars à cigares et à chicha, tandis que d'autres interdisent purement et simplement leur installation, ou ne tolèrent que les établissements créés avant la mise en œuvre des législations.

Le coût de telles politiques n'incombe, ou presque, qu'aux fumeurs, une minorité de plus en plus marginalisée. Rarement leurs préférences sont prises en considération. Exception faite d'un perspicace article publié en 2010 dans la revue Sociology of Health and Illness, au titre évocateur « Tous les espaces sont réclamés ». Un article qui se distingue par l'empathie dont il fait preuve vis-à-vis des fumeurs. Il note aussi que la plupart des recherches sur le tabac ignorent le point de vue de vrais fumeurs et que le manque d'intérêt pour leur vécu « en dit long sur la façon dont les études de tabacologie ne semblent devoir servir que les objectifs du contrôle tabagique ».

L'article se construit autour d'entretiens menés avec divers fumeurs vivant à Vancouver, au Canada. Il en ressort que de très nombreux fumeurs ont l'impression d'être assimilés à des consommateurs de drogues illicites. Certains signalent aussi que les jugements dont ils peuvent faire l'objet dépassent leur simple comportement, mais touchent aussi à leur identité d'être humains. « Même si vous ne pouvez pas bien le formuler, intuitivement, vous vous sentez comme un noir ou une femme et vous avez l'impression qu'on vous discrimine », dit l'un de ces fumeurs. « Même si vous ne pouvez pas bien le formuler et encore moins le prouver, sinon vous seriez devant la Commission des droits de l'homme, vous savez bien que c'est ce qui se passe ».

Même si vous ne pouvez pas bien le formuler, intuitivement, vous vous sentez comme un noir ou une femme et vous avez l'impression qu'on vous discrimine

Un fumeur

Pour certains militants anti-tabac, une telle stigmatisation est utile, en ce qu'elle incite les gens à arrêter. Les auteurs de l'article en doutent fortement, et signalent qu'une telle stigmatisation pourrait, au contraire, générer un sentiment d'impuissance et de fatalité. Ils concluent :

« Les participants de notre étude mettent l'accent sur les restrictions de plus en plus conséquentes imposées à leur consommation et beaucoup reconnaissent explicitement que les législations dépassent de loin la simple protection des non-fumeurs de l'exposition à un tabagisme passif– c'est le droit de fumer qui en vient tout bonnement à être entravé. Dès lors, si la plupart des participants soutiennent que les restrictions ne sont pas en elles-mêmes problématiques, ils appuient sur le fait que la dénormalisation de la cigarette a créé un environnement où quasiment tous les espaces publics peuvent être “ réclamés ” par les non-fumeurs, ce qui rend impossible la consommation de tabac en public sans être la proie de jugements. Plus important, si les participants font état d'une stigmatisation grandissante de leur comportement, bon nombre témoignent avoir subi de réelles remontrances et de véritables discriminations »

Ces fumeurs de Vancouver soulèvent d'importantes questions sur la valeur et l'éthique des stratégies de dénormalisation. Un État pluraliste devrait-il être complice de l'humiliation sociale de certains de ses citoyens ?

Les premiers arguments en faveur de l'interdiction de la cigarette reconnaissaient, au moins implicitement, que les restrictions étaient nécessaires pour protéger la santé de passants qui n'avaient rien demandé. Mais avec des interdictions de plus en plus intrusives, et des arguments scientifiques de plus en plus minces, cette justification a dévoilé son vrai visage, celle d'une fiction polie par laquelle les non-fumeurs repoussent les fumeurs aux marges de la société. Les vies à sauver n'ont toujours été qu'un prétexte.

Les anti-tabac guidés autant pas la science que par l'idéologie

A la publication de l'étude menée à Helena, et les quelques autres sur le même modèle qui l'ont suivie, une poignée de scientifiques allait faire remarquer combien leurs résultats étaient hautement improbables et leurs méthodologies profondément biaisées. Ce fut aussi le cas de quelques journalistes, à l'instar de Jacob Sullum dans Reason et Christopher Snowdon, au Royaume-Uni. Des critiques qui resteront peu ou prou lettre morte. Des études rapportant un déclin miraculeux des crises cardiaques firent le tour des gros titres, dans le monde entier. Lorsque de meilleures études en vinrent à les contredire, elles n'eurent à peine le droit qu'à un ou deux entrefilets. Comme l'avait si bien dit Jonathan Swift, « le mensonge vole et la vérité ne le suit qu'en boitant ». Trop tard pour les fumeurs, proscrits de la vie publique.

Dès le départ, il y avait de bonnes raison de douter des promesses de Helena, mais pour les militants anti-tabac, rien n'était trop alarmiste pour modeler la perception du public. Aujourd'hui, le mouvement anti-tabac est autant guidé par la science que par de l'idéologie. Les études ayant un intérêt politique sont portées au pinacle, qu'importe leurs mérites scientifiques réels. Et les voix discordantes sont ostracisées.

Et le phénomène n'est pas non plus sans conséquences pour le journalisme. Les journalistes santé qui voudraient travailler sur l'interdiction de la cigarette en plein air, la discrimination des fumeurs au travail ou dans les procédures d'adoption, les régulations toujours plus contraignantes des cigarettes électroniques, devraient aussi comprendre que si les intentions des anti-tabac sont sans doute les meilleures du monde, leur propension à sacrifier les moyens de la science aux fins d'une police comportementale mérite qu'on les regarde d'un œil des plus critiques.

Si les intentions des anti-tabac sont sans doute les meilleures du monde, leur propension à sacrifier les moyens de la science aux fins d'une police comportementale mérite qu'on les regarde d'un œil des plus critiques

Sur la question de l'interdiction du tabac, rares sont ceux qui voudraient ressusciter les luttes du passé. Il est fort improbable que nous puissions un jour refumer dans les avions, les salles d'attente des hôpitaux ou les rayons des supermarchés. Dans l’ensemble, nous pouvons reconnaître que l'évolution des normes sociales et le fait qu'il n'est plus acquis pour personne de s'en allumer une n'importe quand et n'importe où est une bonne chose. Même si les moyens pour y arriver ont été bien plus coercitifs qu'espéré. Reste que les législations anti-tabac ne sont pas des affaires de tout ou rien. La politique se joue dans les marges et les marges se sont étendues bien plus loin que l'objectif, légitime, de protéger des individus d'une exposition chronique à des concentrations élevées de substances nocives.

Je ne citerai que quelques exemples. À Washington, le conseil municipal a adopté une législation restreignant la cigarette électronique, qui émet de la vapeur, et le tabac à chiquer, qui n'émet rien du tout. Au Royaume-Uni, les anti-tabac voudraient voir la cigarette totalement interdite de l'espace public, y compris en plein air, car il ne faudrait pas que les enfants aperçoivent ne serait-ce qu'une personne en train de s'en allumer une. « Les fumeurs eux-mêmes sont contaminés (...) les fumeurs émettent des toxines » conjecturait un chercheur de Harvard dans le Scientific American en 2009, en mettant en garde contre les dangers d'un invisible « tabagisme tertiaire », tapi dans les vêtements ou les cheveux des fumeurs. Des journalistes de Vox sont même allés jusqu'à défendre l'interdiction de fumer dans les maisons individuelles. La liste pourrait continuer à l'infini. Et après on s'étonne que les fumeurs se sentent stigmatisés ?

Si la science peut préciser, sans totalement les circonscrire, les espaces où les gens devraient avoir le droit de fumer, le discrédit jeté sur les miracles sanitaires de la décennie passée a de quoi nous inciter à davantage d'humilité. Il n'est ni faisable ni désirable de remonter le temps et d'autoriser de nouveau la cigarette absolument partout. Mais dans une société libérale et pluraliste, les droits et les préférences des fumeurs comme des chefs d'entreprises devraient être un peu mieux préservés qu'ils ne le sont aujourd'hui.

Alors qu'on se calme sur les interdictions de la cigarette en plein air. Qu'on laisse les gens vapoter. Qu'on autorise quelques endroits où, entre adultes consentants, des gens peuvent s'en allumer une en intérieur. Le respect de l'autonomie personnelle l'exige. Après avoir, pendant des années, fermé toutes les portes aux fumeurs, il est peut-être temps d'en rouvrir quelques unes.


Source : Slate

Publié dans Articles, Tabac

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