Les artisans de la vape face à la directive

Publié le par Monsieur Vapoteur

Entre deux « trade show de la vape », ce mois de mars à Paris, lemonde.fr est allé rencontrer des « artisans de la vape » français mondialement reconnus. Des acteurs révélateurs des vocations générées par « un écosystème spécifique » et « d’une culture que l’on n’attendait pas », dans un article en images publié ce 19 mars.

Picolibri : des mods en bois


En 2012, Yannis Theroux s’occupe du forum technique de SFR et s’ennuie. Quand il dans une boutique de vape pour arrêter de fumer, il découvre par hasard les « mods » américains et leur variété. Il se dit qu’il peut faire pareil. « En quelques mois, j’ai tout mis en place et j’ai arrêté mon boulot. Ça a marché immédiatement ».

Presque quatre ans plus tard, Yannis Théroux réalise l’essentiel de ses ventes, auprès d’acheteurs américains et, surtout, asiatiques car adeptes des objets hors norme façonnés à la main. Picolibri propose une douzaine de modèles, distribués en petites quantités (50 à 100 exemplaires), sortant une vingtaine de mods par mois : des objets ciselés, précieux, sobres : le bois étant son matériau de prédilection.

Autodidacte, Yannis Théroux travaille le bois lui-même, modélise entièrement ses objets avant la production et conçoit seul les parties techniques, avec un logiciel de CAO en 3D, pour les faire usiner à façon par des industriels équipés.

Sa réputation et son volume d’affaires pourraient faire croire que l’application de la Directive européenne Tabac serait un problème... « Je ne vois pas pourquoi tout s’arrêterait. Personnellement, dans mon activité, je m’attendais à pire. Par exemple, à ce que l’on soit bloqué par des taux de nicotine fixe, ou l’interdiction des wattages variables. Moi ce qui me fait peur, c’est qu’il faut que les mods supportent une chute d’un mètre. Il ne faut pas que ça casse. Et le bois c’est plutôt fragile ». Reste la question des tarifs de certification encore inconnus : « si c’est 4 000 euros, comme au Danemark, j’arrête tout simplement de vendre en Europe... et je me concentrerai sur l’international, qui représente déjà un pourcentage important de mon réseau, de toute façon ».

Le « Plombier volant », le touche à tout


Son style à lui, c’est le « rétrofutur ». Rien de moins que l’invention d’un passé fictionnel pour un objet qui n’a pas vraiment d’histoire. Car il y a dix ans, la cigarette électronique n’existait pas, et aujourd’hui, sa forme est toujours en mutation.

Pour concrétiser ce voyage dans le temps, Eric Juan exploite des matériaux qui sont ceux du passé, dans son petit atelier de Montreuil où il travaille depuis toujours. La bakélite par exemple, un polymère synthétique pratiquement impossible à trouver aujourd’hui, fait partie de ses matières favorites.

Face à cette pénurie, Éric Juan passe un temps considérable en recherche et développement et en expérimentations pour trouver des résines adéquates ou des réseaux susceptibles de lui fournir les matériaux nécessaires à sa production.

Sa philosophie le pousse même à n’utiliser que des machines anciennes. Avec ses six CAP techniques, Eric Juan est surtout un touche-à-tout très créatif. Après des années à travailler le cuivre et le laiton, et à détourner objets de plomberie (un de ses métiers) et objets du quotidien, il lance une collection classique et consensuelle, plus proche des usages des vapoteurs. Une dizaine de mods par mois seront produits pour cette gamme spécifique nommée « rasoir d’Ockham », numérotée à la feuille d’or, en gravure manuelle.

Le « plombier volant » s’inquiète de l’application de la Directive Tabac européenne.

« La culture autour de la cigarette électronique, c’est bien joli, mais tout le monde s’en fout, et même s’il y a aussi eu des créations d’emplois, ce n’est pas suffisant pour être considéré. L’instauration d’une Directive européenne me paraissait complètement invraisemblable et absurde quand on a commencé à en parler il y a quelques années, mais non en fait, cela va vraiment se faire ». Et quand on lui parle de continuer la fabrication pour un marché étranger de clients choisis, il fait un parallèle avec la drogue, « ce n’est pas intéressant si c’est illégal, il faut que ça aille dans l’intérêt général. Cela a été un super moment, dit-il, mais si cela s’arrête, cela ne changera pas ma vie... je regretterai juste la disparition de l’esprit de la vape ».

Étienne Dubois ou les beaux objets


L’histoire d’Étienne Dubois est celle de milliers d’autres personnes. Il s’intéresse à la vape dès 2010, et comme nombre d’autres pratiquants, se sent vite à l’étroit avec les modèles proposés et découvre, dans une boutique spécialisée, les « mods » et leurs extensions. Amateur de beaux objets et de détournement, il va s’en créer un avec les moyens du bord, utilisant des objets qu’il collectionne depuis toujours.

Professeur de photographie dans une école d’art spécialisée et issu des Beaux Arts, il articule sa production autour de la beauté des objets et de leur potentiel photographique. La dimension sociale et communautaire compte également. Une dimension qui a perdu un peu de son sel toutefois, avec l’arrivée des réglementations européennes : « Dans la vape, c’était une ambiance très sympathique, on se retrouvait sur les forums, dans les vapéros, cela créait un lien social. C’était tout un plaisir. Et sont arrivées les réglementations (...) Ce qui était un plaisir anodin est devenu une lutte au quotidien. Il y a maintenant chez les vapoteurs une incompréhension entre certains groupes à cause de ça. On pensait aider les gens. Moi j’ai arrêté de fumer grâce à la vape, alors je voulais qu’ils puissent faire pareil. Et là, ça devient plombant ».

Sa pratique créative est plutôt atypique, chaque objet est unique. Là où nombre d’autres modeurs se sont très rapidement lancés dans une fabrication en série, le rendement n’a jamais vraiment été sa motivation. Ce n’est qu’en septembre 2015, après cinq ans d’expériences tous azimuts, qu’il se décide à lancer sa gamme Syba, une « box » mécanique, toute de bois précieux, très sobre et agrémentée d’un système qui revient à la mode, celui du « bottom feeder » (le liquide est poussé dans l’atomiseur au moyen d’une pression sur une bouteille en plastique dans le corps du boitier).

Mais ce vétéran de la création d’objets de vape constate que le marché : « c’est un monde plus impitoyable que celui de l’amateur ». Malgré des productions connues et partagées dans le monde entier sur tous les sites de référence, les contraintes de la Directive européenne ne s’annoncent pas comme très heureuses. Devoir attendre six mois une certification sur le marché constituera un frein à l’innovation. Surtout, cela aura un coût, éventuellement amortissable pour les séries importantes, mais pas pour quelques mods par mois. S’il décide de continuer malgré tout, Etienne Dubois le fera par goût, pour l’art de la vape.


Source : Le monde du tabac
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