Hommage à Charlie Hebdo

Publié le par Monsieur Vapoteur

Cabu : " Ça pue ta clope "

Voici un texte totalement hors sujet ou je ne vous parlerais pas de la cigarette électronique,mais pour rendre hommage à Charlie Hebdo.

Il y a 20 ans, il était déjà un de mes héros. J’avais une vingtaine d’année et j’avais proposé à Charlie un projet qui au final n’a jamais abouti. Peut-être était-ce mieux ainsi. Ça aurait probablement été pourri. Mais j’ai assisté à des conférences de rédaction de l’hebdomadaire. Et dans l’une d’entre elles, j’étais à côté de Cabu.

Il ne le savait pas mais il avait compté pour moi. Tout ce que l’on vous dit dans les JT, dans les interviews des proches est vrai. Le dessin, c’était son ADN, comme Charles Trenet. Je dirais qu’il lévitait la conférence de rédac. Ça rigolait beaucoup. Chaque journaliste avait des projets de sujets ; je me souviens que pas mal de monde avait été étonné par mon projet, j’en garde une certaine fierté, même si ça n’a pas été au bout. Ça partait dans tous les sens. J’avais 20 ans ; j’avais autour de moi des mecs que je vénérais chaque semaine : Luz, Tignous, Val, Pasquini, Charb, Cyran, Riss, Cabu, Bernar, Oncle Bernard... J’en oublie. Ah oui, Cabu, à ma droite. Il était ailleurs en dessinant. C’était sa façon de participer. Il écoutait. Quelqu’un parlait de Léotard, alors ministre des armées et en… 30 sec… disons deux minutes sinon personne le croira, il dessinait un ministre en levrette avec un accessoire de nettoyage stratégiquement placé. Je ne vais pas rentrer dans les détails, tout le monde aura l’image en tête. Le dessin n’a jamais été publié, c’était sa façon d’écouter, de vagabonder et de temps en temps, il parlait. Une voix très douce que tout le monde écoutait parce qu’une idée lui avait inspiré un bon dessin. Cabu m’a vraiment marqué car il sortait des dessins à la chaine. Pendant la conférence – impossible de vous dire si ça avait été 30 minutes ou deux heures, c’était il y a vingt ans – il avait pondu des dessins comme s’il avait été à l’usine. Je pense qu’il commençait par l’image puis la légende suivait. Je ne sais pas si c’était systématique, c’est l’impression que j’ai eu et les souvenirs que j’en ai.

C’est une époque aussi où un travail de bureau ne ressemblait absolument pas à l’image que l’on en a maintenant. Ça clopait. Je clopais. À Charlie, pas trop. Je me souviens de Pasquini, une base de données absolue des politiques, même les plus méconnus, qui fumait des cigarillos ou des petits cigares. Atroce. Mais je me souviens surtout de Cabu qui m’a fait deux ou trois fois des réflexions sur l’odeur de ma clope qui le gênait. Charb aussi ; les deux étaient profondément anti tabac. J’étais vraiment un sale con, un clopeur qui faisait du tabagisme passif à tout le monde dans cette rédac. J’insiste là-dessus car c’est vraiment le seul lien qui existe entre l’anecdote qui va suivre et la clope ou l’e-cig dont je suis censé parler sur ce blog. Il y a 20 ans, Cabu avait déjà en tête tous les arguments techniques sur le tabagisme passif. Il n’a pas déroulé sa science, il a vraiment été très pédagogue sur la clope pour moi mais aussi pour ceux qui m’entouraient.

Ah oui, l’anecdote. Faut que j’y vienne vite parce que je pense que le vin de ce soir commence à me monter à la tête et qu’il fasse un aller-retour. À la fin de la rédac, je lui dis que je me suis fait réformer grâce à lui. Aaaaah, les plus jeunes, la réforme... Vous savez pas ce que c’est. Il y a 20 ans, l’état demandait à chaque mâle du pays de servir le drapeau. On appelait ça le service militaire. Ça durait un an ; on apprenait à manier des armes, à porter des cailloux, à obéir. Un truc qui m’a toujours embêté. Par exemple, là, je suis payé pour écrire des articles sur la vape. Si vous lisez ces lignes, on saura que Mr Kitclope est vraiment sympa. Et moi un peu manipulateur.

À l’époque, le " jeu ", c’était de ne pas y aller. Pour éviter un an à la con, il fallait jouer au con. En gros, passer pour un mec fragile ou dangereux. On appelait ça les P4, pour Psychologie 4. Les mecs pas fiables, en gros. Fragile ou dangereux ? J’ai fait les deux. J’ai fumé. J’ai pas dormi pendant 5 jours. Je suis tombé sur deux engagés qui m’ont vu venir, à qui j’ai parlé franchement et qui m’ont fait passer devant le « bon » psy. Mais en préparation psychologique, je ne sais pas si ces termes sont pertinents, j’avais lu et relu, un album du grand duduche, un des personnages créés par Cabu, la quintessence de l’antimilitariste, un peu baba-cool, un peu anar.

Six mois plus tard, je suis à la rédac de Charlie. Je dis ça à mon héros, à la fin de la réunion de rédac : j’ai été réformé grâce à toi. Il est un peu interloqué. Je lui dis que si, si, c’est grâce à lui. J’ai bien senti qu’il ne me croyait pas. Ok, j’admets, je voulais le séduire. Surtout après ces « ça pue ta clope » dont je suis toujours honteux. Parce qu’il était une de mes idoles comme Gainsbourg. Donc, pour être parfaitement clair sur cette histoire de P4, je m’étais préparé à être une épave en arrivant à la caserne, en disant les bons mots aux bonnes personnes. Je me suis débrouillé comme des dizaines de milliers d’autres avant et après mois. Mais je reste persuadé qu’il y a bien 1% de ce que j’avais dans la tête que je dois au grand duduche et donc à Cabu. Et c’est probablement ce tout petit pourcent qui m’a fait gagner un an de ma vie. Je lui rendrai bien aujourd’hui cette année pour le laisser commenter cette actualité de merde.

Je pense aussi à Charb. Dans ma mémoire, il se balance sur sa chaise, les yeux fermés. On pense presqu’il dort ; et de temps en temps, une fulgurance. Tignous, toujours volontaire pour illustrer en dessin un sujet proposé.

Aujourd’hui, j’ai beaucoup pleuré. J’ai enregistré l’info ; je me dis qu’il avait presque 80 ans. Je repense à Mano Solo qui n’a pas atteint, loin de là, cet âge. Mais dès que je relis, je suis médusé. Cabu… abattu. Est-ce que je peux assimiler ça ? Puis admettre Charb, Tignous, Wolinski, Honoré ou tout « simplement » Riss blessé ????

Si j’avais une clope sous la main, je la refumerai illico. Histoire de réentendre la voix de Cabu qui me dit " ça pue ta clope " ; cette remarque agacée, cash et directe, me permettrait de ne pas croire à tous ces titres de journaux. Je rêve de revivre cette honte que j’ai eue quand il m’a dit ça.

J’espère sincèrement qu’il se soit planté tout au long de sa vie dans les grandes largeurs et qu’il existe un petit bout de nuage pour les anars athés libertaires.

Léo de Urlevan


Source : Kitclope
Hommage à Charlie Hebdo

Publié dans Divers

Commenter cet article