Les avis s'enflamment sur la cigarette électronique

Publié le par Monsieur Vapoteur

700′000 : c’est le nombre de morts par an dues au tabac dans l’Union européenne. Contre ce fléau, la cigarette électronique a un rôle majeur à jouer, selon Peter Hajek, professeur de psychologie clinique à l’Université Queen Mary de Londres: " Elle pourrait éradiquer le tabagisme et contribuer grandement à la santé publique. " Son article de synthèse publié en été 2014 a passé en revue près de 100 études; il souligne le potentiel des e-cigarettes pour réduire la morbidité et la mortalité associées au tabac.

La cigarette électronique délivre de la nicotine vaporisée sans brûler de tabac, ce qui évite de produire des substances cancérigènes ou susceptibles d’induire des pathologies pulmonaires et cardiovasculaires. Comparées aux patchs, elles délivrent rapidement la nicotine dans le sang et permettent de garder le geste habituel du fumeur. La vapotage aide également à réduire le nombre de cigarettes fumées. Les e-cigarettes sans nicotine, quant à elles, restent marginales sur le marché – sans doute parce qu’elles ne répondent pas aux besoins des fumeurs.

Des officiels inquiets

En dépit de ces arguments, les agences de santé ainsi que de nombreux experts en santé publique s’inquiètent des effets néfastes potentiels de l’e-cigarette. Ils craignent notamment qu’elle ne représente une incitation au tabagisme pour les non-fumeurs et n’anéantisse des années d’effort de lutte anti-tabac. " Les e-cigarettes renormalisent l’acte de fumer en introduisant un nouvel outil spécialement attrayant pour les jeunes, souligne Hubert Hautmann, pneumologue à l’hôpital universitaire Klinikum rechts der Isar de la Technische Universität München (TUM). Il faut souligner que depuis 1965, le nombre de cigarettes fumées a constamment diminué chez les jeunes Européens. "

Cette inquiétude paraît pour l’heure injustifiée: toutes les études indiquent que l’e-cigarette a principalement du succès auprès des fumeurs. Neuf Européens sur dix l’ayant essayée en 2012 sont des fumeurs ou d’anciens fumeurs, et le plus souvent avec une consommation élevée, selon une étude de l’Université de Crète menée auprès de 26’500 adultes et parue en juin 2014.

Mais du côté des institutions, l’e-cigarette fait toujours peur. Le 26 août 2014, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommandait d’interdire la promotion des e-cigarettes auprès des non-fumeurs et des jeunes, ainsi que son usage au travail et à l’intérieur des lieux publics. Ces recommandations ne convainquent pas Peter Hajek : " Elles risquent de décourager les fumeurs de faire un choix meilleur pour leur santé, voire même de les en empêcher. Aucune étude n’a démontré que les jeunes vont au-delà d’une simple expérimentation et se mettent à vapoter régulièrement. "

Prévenir ou guérir

Pour Hubert Hautmann de TUM, il faut suivre le principe de précaution : " L’effet sur la santé des nanoparticules présentes dans la vapeur reste incertain. Il a fallu attendre les années 1950 pour établir la preuve du lien entre cancer du poumon et tabac. Vingt ans seront peut-être nécessaires pour démontrer le danger des e-cigarettes. "

Les cigarettes électroniques exposent en effet le corps à des composants dont les effets à long terme ne sont pas toujours connus. " Même si elles semblent offrir un moyen de sevrage utile, nous devons mener des études pour évaluer les effets d’une exposition chronique ", ajoute Maria Rosaria Gualano, chercheuse en santé publique à l’Université de Turin (Italie).

Il existerait ainsi un faible risque lié au vapotage passif. Une étude de l’Université de Californie du Sud de 2014 a montré que la vapeur exhalée contenait certes dix fois moins de substances dangereuses que la fumée, mais davantage de particules de chromium et de nickel (issus probablement des cartouches). La mise en place de normes de fabrication plus strictes pourrait réduire ces incertitudes. " Quelques études suggèrent que des substances toxiques sont présentes à doses très faibles dans les e-liquides, note Jean-François Etter de l’Université de Genève. Mais selon mon estimation, l’e-cigarette réduit de 99% les risques de la cigarette. "

Certains experts en santé publique craignent que les industriels du tabac ne s’emparent du marché et parviennent à commercialiser une e-cigarette qui rende les gens dépendants. " Ce risque est toutefois à comparer à celui du tabac, qui tue la moitié des fumeurs ", rappelle Peter Hajek. Comparé aux ravages provoqués par le tabac, l’e-cigarette semble être un moindre mal. Du moins d’après les études scientifiques disponibles en 2014.



LEGISLATION

Une Europe morcelée

Les pays européens ne sont guère d’accord sur la cigarette électronique. Certains Etats la considèrent comme un produit de consommation courant, d’autres comme un produit du tabac qu’ils taxent en conséquence. D’autres la classent comme un produit de santé, à l’instar des substituts nicotiniques. Comme l’autorisation de mise sur le marché est une procédure complexe et onéreuse, elle donne un avantage aux entreprises pharmaceutiques et du tabac.

La révision de la directive euro­péenne sur les produits du tabac, qui entrera en vigueur en 2016, inclut les e-cigarettes contenant de la nicotine. Elle fixe un plafond de 20 mg/ml, impose un label santé et interdit la publicité. Elle laisse par contre aux Etats la liberté de déterminer l’âge limite de consommation. Les e-cigarettes contenant des doses plus élevées de nicotine devront être encadrées par des règlements relatifs aux produits de santé.

Ce durcissement ne convainc pas certains experts. " Il ne fait que défendre le marché de la cigarette en entravant le développement des e-cigarettes, déclare Jean-François Etter de l’Université de Genève. La concentration maximale de nicotine est trop faible pour certains gros fumeurs. "



INTERVIEW

" Après un an, la moitié des vapoteurs arrêtent de fumer "

Toute alternative au tabac doit être considérée sérieusement, souligne le spécialiste Jean-François Etter.

Comment expliquer le succès des e-cigarettes ?

Beaucoup de fumeurs sont conscients des risques liés au tabac. Or les e-cigarettes représentent un substitut très similaire et cinq fois moins cher... Et elles distribuent la nicotine dans le sang plus vite que les patchs.

S’agit-il d’un outil efficace pour cesser de fumer ?

Oui, même si nous manquons de preuves solides. Nos données indiquent qu’après douze mois la moitié des vapoteurs arrêtent de fumer du tabac. Deux études randomisées ont montré un petit effet positif, mais il s’agissait d’e-cigarettes contenant de faibles doses de nicotine.

Vous considérez la cigarette électronique comme une " révolution en termes de santé publique ".

Tout ce qui représente une alternative à la combustion de tabac est intéressant. Ce n’est pas seulement le cas des e-cigarettes mais aussi d’autres dispositifs similaires pour chauffer et vaporiser du tabac sans le brûler, qui vont bientôt arriver sur le marché. Le vrai problème de la cigarette est la combustion, qui produit de nombreuses substances toxiques et cancérigènes. La nicotine en soi n’est pas dangereuse. L’addiction à la nicotine peut déplaire pour des raisons morales, mais il s’agit d’une réalité de notre société.

Que pensez-vous de l’arrivée de l’industrie du tabac sur ce marché ?

Pour l’instant, elle détient des modèles peu puissants, uniquement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. A terme, elle va probablement dominer le marché grâce à son expérience des environnements réglementés. Peu de gens sont toutefois prêts à la considérer comme un vrai partenaire. Ils ne peuvent s’empêcher de la diaboliser.

Professeur de santé publique à la Faculté de médecine de l’Université de Genève (Suisse), Jean-François Etter a publié La vérité sur la cigarette électronique (Editions Fayard, 2013).



Une version de cet article est parue dans le magazine Technologist (no 3).


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